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Déconstruire la rébellion, ou le tatouage au visage en 2017

Crédit photo : Instagram: @nomad.by.fate
Déconstruire la rébellion, ou le tatouage au visage en 2017
Autrefois réservé aux franges les plus exclues de l’univers sociétal: forains, marins, boxeurs, vagabonds, membres de gang, prisonniers, motards, punks, le tatouage s’est rapidement affranchi de son statut redouté pour se populariser au cours des années 1990-2000 et devenir omniprésent dans le paysage quotidien.

Cette pratique s’érige dorénavant comme une figure à la fois d’uniformisation générationnelle et de distinction individuelle. Dans un tel contexte d’abondance, l’un des réflexes observables est le glissement de la régularité. En effet, les dernières années ont dévoilé la tendance croissante d’un radicalisme plastique s’inscrivant entre autres au niveau du visage. Cautionnant la pratique, cet article tentera de réfléchir sur la charge symbolique de ce récent phénomène.

Dans la culture occidentale contemporaine, le tatouage s’est immiscé dans toutes les sphères de la société. Le corps social l’a apprivoisé et régurgité dans ses possibilités les plus diverses et génériques. En réponse à cette horizontalité, des régions moins investies de l’anatomie, comme les mains et le cou, sont rapidement devenues des continents à conquérir pour se différencier et s’extraire du groupe. Le débordement, du corps au visage, témoigne donc d’un élan exploratoire destiné à chambouler le permissif établi.

La virginité du visage est devenue une frontière vers la différenciation.

Source: Instagram @ayyylex_

En 2017, le tatouage facial peut s’identifier comme un signe calculé de l’excès. Il chavire le commun, intensifie le rapport au visage en modulant le masque naturel. En déstabilisant les bornes d’acceptations, cette mode se fait funambule de la tolérance et affiche une liberté revendiquant l’hyperindividualité.

Le tatouage facial devient ainsi l’expression d’une poétique de l’inacceptation.

Avide d’une esthétique de la limite transgressée, notre ère carbure au culte du dépassement. Ce délit au formalisme est-il une tentative d’atteindre un imprévisible qui nous est maintenant nécessaire?

À travers le risque se transcende la figure du héros. Celui qui défie les normes et les limites du moment s’auréole d’un statut louangé. Dans une telle logique d’apparat, le sujet qui réussit est le sujet qui s’extrémise, celui dont la vie déconstruit les bornes indépendamment des critères moraux ou de bienséance en cours. Ceux qui errent et dérivent en toute conscience esquissent les nouvelles limites de la mode. Cette manifestation de la beauté, pour plusieurs jugée mutante et inadmissible dans nombre de milieux professionnels, n’a toutefois jamais été aussi désireuse d’obtenir la légitimité du public.

L’asociabilité initiale du tatouage au visage s’est inversée en outil avant-gardiste du cool.

Malgré sa relative marginalité, la représentation magnifiée de l’extrême constitue une véritable culture, un nouveau référent, un lieu-but à atteindre. Produit de la contre-culture-monde sans frontière de l’internet, le tatoué du visage trouve dans la jungle du web, son repère, son miroir et son approbation tandis que le public du réel semble encore frileux à sa proposition épidermique.

Source: Instagram @london_moon_dunkelheit

Mais cette appropriation de l’excentricité ne s’éloigne-t-elle pas de plus en plus de la logique héroïque de l’anticonformisme romantique? Elle flirte étroitement avec une aliénation engagée vers sa perte. La prolifération du tatouage facial n’est-elle pas une vampirisation de la culture des marges au coeur d’une société spectaculaire obsédée par l’hypertrophié.

En réactualisant l’esthétique baroque de la métamorphose et de l’obscène, le tatouage facial est, à l’image de notre iconosphère dans son ensemble, nourri par le trash, le gore, la porno et le freak. Pour exciter les masses se combinent plus que jamais une recette de bouleversements éclatés et d’offrandes carnavalesques. Dandysme exacerbé jusqu’à l’anomalie, le tatouage facial devient le fétichisme de l’hyperconsommation du corps, l’évolution du faciès en cabaret des curiosités, un présentoir pour sa marque.

Source: Instagram @stitches
 
L’un des principaux vecteurs de cette voracité pour le déséquilibre est l’univers des médias sociaux. Carburant à la glamourisation de l’anormalité, cette plateforme est la figure de proue des dernières tendances corporelles. Pour certains, le tatouage facial devient alors une façon d’exister et d’accéder à la micro-gloire si chère à notre époque warholienne.

Zombie Boy est passé, en tant que produit, du square Viger aux tapis rouges d’Hollywood.

L’idée de transgresser les limites de l’acceptable pour atteindre la célébrité numérique peut cependant aboutir à un certain degré de pathétisme, comme l’a témoigné le cas médiatisé et rapidement oublié du mannequin montréalais Vin Los.

Avec la lente, mais croissante popularisation du tatouage facial, sommes-nous entrés dans une ère assimilatrice de la transgression? L’écho nostalgique du marginal incompris se trouve ici déformé jusqu’à être avalé par le collectif. Nous passerions de l’obsession à l’indifférence, où l’infraction du grotesque s’éteint, au danger de devenir, si ce n’est pas déjà fait, une parodie d’elle-même.

En nous efforçant de préserver l’incisif d’une époque révolue, nous assisterions plutôt à la perte de l’aura qu’avait prophétisée Walter Benjamin. En d’autres mots, à une banalisation petite-bourgeoise des pratiques alternatives et un remplissage des espaces interstitiels jusqu’à ce qu’il n’y ait plus véritablement de normes contre laquelle s’insurger. Ou est-ce simplement une preuve tordue de notre ennui s’indignant contre une opulence qui nous est propre?

La rectitude esthétique du corps a toujours été une de ces structures de pouvoir érigées pour réprimer l’individu sous l’hégémonie du nombre. Avec l’influence galopante infligée par les médias sociaux, comme le prouve la prolifération de fessiers sursquattés ou de visages modifiés par la réalité augmentée, ne serions-nous pas en train de nous soumettre, plus que jamais, à l’autorité de l’exagération?

Arriverons-nous au renversement des figures, où le freak de jadis sera roi, ou, au contraire, le freak sera nous tous?