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«J’veux pu jouer»

Crédit photo : Ruairidh McGlynn / TIME Photo
«J’veux pu jouer»
Ça fait un moment qu’on n’a pas eu la chance de se parler. C’est que 2015 m’est pas mal rentré dedans. Pourtant, tout avait commencé pas mal smooth. Tellement que j’ai eu envie de challenger ma routine et de me lancer vers des nouveaux projets. À l’époque, je trouvais que je portais des belles grosses pantoufles et que c’était peut-être le temps de sortir de ma zone de confort. Oh, douce ironie. Qui aurait cru que 2 mois plus tard je découvrirais que l’humain avec qui je partageais ma vie depuis 5 ans vivait ses rêves en simultané avec quelqu’un d’autre. Qui aurait cru qu’au même moment, ma mère m’annoncerait qu’elle était atteinte d’un cancer et qu’il ne lui restait que quelques semaines à vivre. Exit les pantoufles, bienvenu dans la traversée du désert, pieds nus.
 
Ma mère est décédée le 2 août.

Le 2 septembre au matin, j’ai reçu l’appel de mon meilleur ami, la gorge nouée.
 
« Y’est arrivé quelque chose à D. »
 
Ça faisait un moment que D n’allait pas bien. Une histoire d’amour qui finit tout croche, du chamaillage de garde partagée, des crises de jalousie, une famille éclatée. Tout ce que je sais, c’est mon ami qui me l’a dit. Voyez-vous, j’étais tellement pris dans ma propre tempête que je n’avais pas l’énergie de tenir la main de quelqu’un d’autre que ma mère. N’empêche, je pensais à lui fréquemment. J’me disais qu’une fois la tête sortie de l’eau, j’allais lui donner un coup de fil. La scène était déjà toute prête dans ma tête : moi, lui. 2 grosses Stella. Un coup de coude. Un fou rire. La vie est une sale pute indeed, mon ami, mais on va s’en sortir. On va survivre.
 
D s’est pendu avant que je n’aie pu faire quoi que ce soit. J’ai essayé tant bien que mal de réconforter mon ami au téléphone, de lui dire que ce n’était pas de sa faute, qu’il l’avait écouté du mieux qu’il a pu. C’est tellement bizarre d’essayer de rassurer quelqu’un quand ta propre tête spin de tous les bords. Tu te dis qu’un petit coup de fil de ta part aurait peut-être changé quelque chose... J’avais la rage au ventre. La vie, cette chienne, venait de me donner son coup de grâce.
 
Je n’arrivais pas à comprendre comment et pourquoi un jeune homme aussi créatif et ingénieux, qui a 3 beaux enfants, a pu volontairement s’enlever la vie alors que ma mère, pleine de projets et de volonté, venait de se faire arracher la sienne aussi subitement. Alors que je me pissais dessus à l’idée de ne plus avoir à mes côtés mon coach de vie, toi, tu en privais volontairement ta progéniture. D, je t’en ai voulu.  
 
En moins de 4 mois, j’ai vécu les 4 ruptures les plus traumatisantes chez l’humain: le travail, le domicile, l’amour et la mort. Pendant longtemps, j’ai eu l’impression de vivre la tête enrobée de mille oreillers, prisonnier d’une espèce d’enveloppe corporelle sans âme.

 
«J’veux pu jouer».
 
Fuck Off, tirez la plogue, ça me tente pu.

Longtemps, j’ai fixé le mur devant moi et j’imaginais ma carcasse pendue au bout d’une corde. Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner, mais je ne l’entendais pas. I’m tired of this shit show, que je me disais. J’ai pensé à D et j’ai pensé à ma mère. S’il y’a quelque chose l’autre bord, ma mère va me botter le cul solide d’avoir volontairement abandonné quelque chose d’aussi précieux à ses yeux. S’il y’a quelque chose l’autre bord, peut-être que D me dirait qu’il a compris qu’on n’en revient pas?

D, tu m’as sauvé la vie.
 
Mon téléphone a sonné, encore. J’ai répondu, j’ai crié, je l’ai envoyé chier, j’ai raccroché, elle a rappelé. Elle m’a dit C’correct, j’arrive dans 10 minutes. Karine, tu m’as sauvé la vie.
 
J’ai recommencé à travailler, progressivement. Pour la plupart, mon retour au travail signifiait que j’étais sur la voie de la guérison. Non, man. Mes assurances ont tout simplement arrêté leurs prestations et moi, ben j’dois manger. L'ami, notre société ne nous permet pas d’être «malade». On est tellement programmés à performer et exécuter que l’homme permet rarement à son pair d’avoir un moment de faiblesse. Alors, je travaille et je porte un sourire McDo, tout en passant mon temps off à faire des aller-retour pour vider la maison de ma mère, poursuivre la succession et dire beaucoup trop souvent à des fonctionnaires que la personne que j’aime n’est plus.  
 
Tout ce que je fais, c’est de la gestion. Mais what about vivre?
 
J’veux pu jouer. Fuck Off, tirez la plogue, ça me tente pu. Je fixe le mur. La carcasse est là. Je pense à D et je pense à maman. J’m’en fous, Mom. Tu me botteras le cul, tu me renieras, je brûlerai en enfer, ils me cracheront dessus, j’men fous, j’veux pu. J’peux pu. D, c’te jour-là, j’t’ai compris.
 
J’suis parti chez Rona m’acheter une corde. L’idée de quitter cette putain d’enveloppe me faisait tellement de bien. Mangez de la marde, débrouillez-vous, j’m’en câlice, I’m out

Puis, j’ai pensé à mes amis, ma nouvelle famille.

J’ai réalisé que la marde, c’est eux qui la mangeraient si je les quittais. J’ai pensé à mon ami, mon frère, qui a encore le cœur bin gros du départ de D et y’a une voix au fond de moi qui m’a dit que ce serait franchement selfish de ma part que de lui faire traverser une autre tempête. Mathieu, tu m’as sauvé la vie.
 
At this point, j’ai réalisé que mes amis n’avaient plus les outils nécessaires pour m’aider (tant que c’correct, c’est correct). Alors je suis allée chercher de l’aide. On m’avait déjà parlé de la Maison Monbourquette, un centre qui offre gratuitement des ressources et du soutien aux personnes vivant un deuil par décès.
 
L’ami, si tu viens de perdre quelqu’un et que ta vie vient de perdre tout son sens, vas-y. Le pire qui va t’arriver, c’est de trouver enfin des mots pour tes maux. 
 
L’ami, si jamais quelqu’un te dit qu’il ne veut plus jouer, je t’en supplie, lis ce texte de Véronique Grenier. C’est d’ailleurs grâce à celui-ci que j’ai décidé de briser mon silence et de partager avec vous ma traversée du désert. 

L’ami, si jamais toi aussi t’as pu envie de jouer, c’correct, j’te comprends, t'as le droit. Tire juste pas la plogue. Ça fait 6 mois aujourd’hui que ma mère est partie et 5 mois pour D. Je n’ai pas encore réussi à prononcer les mots «je suis heureux». Ça, ça va prendre encore bien du temps. Mais je souris, je ris, je vis. J’suis content de me lever le matin pour aller rejoindre une gang de travail que j’apprécie de plus en plus tous les jours. Ma vie n'a toujours pas retrouvé son sens, mais je suis reconnaissant d'être là, entouré des gens qui m'aiment, et j'attends impatiemment le printemps
 
PS, En tant que gentleman, je vouvoie toujours mes lecteurs. Mais ici, j’te parle du fond du cœur. Cela dit, je suis bien content de t'avoir retrouvé.


Pour des ressources concernant le suicide, nous vous conseillons ces sites :
jeunessejecoute.ca
Assossiation Québécoise de prévention du suicide
​suicideactionmontreal.org